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La dérive des humanitaires

Écrit par RICHARD ROSSIN.

La dérive des humanitairesLa dérive des humanitaires est devenue incontrôlable. Sous le prétexte médiatisé d'apporter de l'aide à des démunis, des hommes se revendiquent détenteurs du Bien et de la morale.  Pourtant, voici que ces tenants universels de la morale, non pas de l'éthique puisqu'il n'est jamais question de tenter raisonnablement d'identifier le bourreau mais de se laisser à pleurer sur ceux qui paraissent des victimes, de laisser sa sensibilité aller au choc des photos pour lancer des mots, les tenants universels de la morale se laissent aller à la haine la plus stupide.

Quels sont ces faits nouveaux découverts dans la presse ? En République Démocratique du Congo, à Uvira dans le Sud Kivu, les membres de MSF Hollande, présents depuis une semaine sur le terrain, refusent d'être en contact avec les membres de Mashav à l'argument « humanitaire » qu'ils sont israéliens.

Il n'est plus question de la confraternité du monde médical, de la naturelle empathie entre ceux qui se portent volontaires à aide aux démunis, il est juste question de haine et d'exclusion. Il n'est pas non plus question de compétence, tous sont médecins et paramédicaux diplômés. D'ailleurs, Mashav a plus de cinquante ans et ses actions ont toujours été efficaces et dernièrement son action à Haïti a été saluée par le monde entier. Je fus secrétaire général de MSF dans les années 70, qui était une tout petite association encore, et me souviens y avoir été l'un des promoteurs de l'internationalisation du mouvement ; jamais je n'aurais imaginé un tel ostracisme. Que nous sommes loin de l'idéal !

MSF Hollande se situe désormais du coté d'Ahmadinejad qui refusa l'aide israélienne lors d'un terrible tremblement de terre en Iran au mépris de la souffrance de sa population. La haine jusqu'au risque de soi en Iran, au risque de l'autre au Congo. Le préjugé érigé en dogme, en religion.

Le Président Kabila a téléphoné à l'équipe israélienne pour la remercier chaleureusement de son action et son efficacité, équipe menée par le Dr Winckler, chef de service de chirurgie plastique et reconstructive, spécialiste des greffes de peau au centre médical Sheba, venue traiter une cinquantaine de brûlés de l'explosion  d'un camion citerne relatée dans la presse avec ses 230 décès dans le village voisin de Sange. L'équipe avait été installée par l'ambassadeur Daniel Saada et Mr Nati Harush du ministère congolais des affaires étrangères. L'accueil des sinistrés, qui n'ont pour seul intérêt que le leur, compte moins pour les soi disant juges universels que leur propre prévention leur servant d'entendement, sans souci de la qualité des hommes et de leur travail. Nous ne sommes pas encore arrivés, semble-t-il, à l'idée de l'égalité et de la solidarité entre les Hommes dont nous rêvions à l'origine du mouvement ; un procès en hérésie supposée au XXIème siècle. Car après tout cette équipe israélienne est venue pour aider des victimes, former des praticiens locaux et ses membres n'ont rien fait d'autre, sauf laisser une tonne de matériel médical, mais les donneurs de leçons savent mieux qui quiconque, et bien sûr que l'invitant lui-même, ce qui est bon pour les congolais.

Certains membres de MSF accusant Israël de crimes de guerre refusent la proximité avec les Dr Winckler, Kalazkin, Gragov Nardini, Tessone, et leur infirmière Noa Anastasia Ouchakova. Même le petit déjeuner à l'hôtel face au lac Tanganyika ne calme pas les ardeurs farouches des Néerlandais, ce que le Dr Geert Morren, le chirurgien belge de l'équipe MSF, expliquera à ses collègues israéliens comme les effets « d'un temps d'émotions intenses et qu'il y a d'évidentes sensibilités politiques » ; qu'en termes élégants ceci est dit en conséquence des ravages de campagnes médiatiques inqualifiables. Rien ne peut alors m'empêcher de repenser à certains vers de Jacques Brel et à l'époque de l'esclavage le plus violent au Congo sous le règne du roi Léopold de Belgique, ancien propriétaire du pays par droit de conquête. Bref, la paille et l'apôtre ; l'empathie pour les uns n'est pas celle pour les autres et donne l'impression d'un déjà vu dans l'histoire pas si ancienne. On ne s'arrête même pas sur la simple politesse ; Morren et les autres membres de l'équipe MSF ont ainsi décliné l'offre d'une interview commune au motif de la nécessité d'une autorisation du bureau de leur association. Quand la liberté étreint !

Si le Dr Morren a travaillé  naturellement avec ses collègues hébreux et a tenté de calmer le jeu de son équipe, l'anesthésiste Canadienne va jusqu'à refuser d'être dans la même pièce que les israéliens... Gila Garaway une américaine en poste au Congo depuis 1997 décrit une réalité des organisations d'aide internationales très pro-palestinienne et très peu amicales avec les israéliens. Voilà une belle confusion entre une position politique (chacun ses opinions) et des êtres humains. Comment appelle-t-on la généralisation, l'indifférenciation des êtres dans un groupe humain dont on préjuge des intentions ?

Alors que les médecins israéliens sont bien accueillis et appréciés localement, leur coopération avec les associations occidentales est manifestement plus difficile. Un reste de néocolonialisme ? Ou encore plus grave ? Je cherche encore un réverbère dont la lumière glauque annoncerait l'extrémité improbable de la folie des hommes.

Richard Rossin, Ancien secrétaire général de MSF, Co-fondateur de MDM.

Article original : http://laregledujeu.org/2010/07/26/2488/la-derive-des-humanitaires/